Le 7 mars 321, il y a donc 1700 ans, l’empereur Constantin instaurait comme jour de repos le dimanche, en tant que jour du Soleil invaincu (Sol invictus, origine que l’on retrouve dans Sonntag ou Sunday, alors que « dimanche » – Dies Domini se réfère plus explicitement au Seigneur, au Christ ressuscité). C’est donc un anniversaire que nous sommes invités à fêter, durant ce Carême qui nous approche de Pâques. Certes le Sol invictus était une divinité païenne, et Constantin s’est approché pas à pas du christianisme. Il reste que le dimanche a marqué l’histoire en raison de l’empreinte judéo-chrétienne.

Le shabbat juif est un jour de repos hebdomadaire à plusieurs dimensions. Notre société en retient un aspect social, nécessaire et présent dans la religion juive : « Pendant six jours tu feras tes travaux, et le septième jour tu chômeras, afin que se reposent ton bœuf et ton âne et que reprennent souffle le fils de ta servante ainsi que l’étranger » (Exode 23,12). Ce repos entre dans le cadre général du renoncement à un profit, lié à l’attention aux pauvres : « Pendant six ans tu ensemenceras la terre et tu en engrangeras le produit. Mais la septième année, tu la laisseras en jachère et tu en abandonneras le produit; les pauvres de ton peuple le mangeront et les bêtes des champs mangeront ce qu’ils auront laissé. Tu feras de même pour ta vigne et pour ton olivier » (Exode 23,10-11). Cette dimension est conjointe à celle de l’imitation de Dieu : « Vous garderez bien mes sabbats, car c’est un signe entre moi et vous pour vos générations, afin qu’on sache que je suis Yahvé, celui qui vous sanctifie. (…) Entre moi et les Israélites c’est un signe à perpétuité, car en six jours Yahvé a fait les cieux et la terre, mais le septième jour il a chômé et repris haleine » (Exode 31,13.17).

Les premiers chrétiens ont assez vite transféré le jour de repos du septième jour au premier : « Le premier jour de la semaine, nous étions réunis pour rompre le pain » (Actes des Apôtres 20,7). Ce jour choisi en mémoire de la résurrection du Christ garde par ailleurs les caractéristiques du shabbat : repos divin, avec un impact social. Le lien de ces deux dimensions n’a rien perdu de son actualité, bien que le repos hebdomadaire se soit clairement sécularisé.

 Les idées de ne pas cultiver une année sur sept, et de ne pas travailler un jour sur sept impliquent le renoncement à un profit, à cause de Dieu et pour notre bien (notamment celui des plus pauvres). Cela inclut aussi explicitement le respect dû à la terre, pour qu’elle ne s’épuise pas. Renoncer à un profit individuel à court terme est indispensable à la vie de l’humanité maintenant et à sa survie à terme. Or le fait qu’un tel renoncement provienne de l’invitation à imiter la manière d’agir de Dieu n’est pas seulement un lien présent à l’origine : il garde une signification actuelle. Quelle motivation a-t-on pour renoncer à un profit maximal pour soi-même et à court terme, dans une optique sociale au sens large, c’est-à-dire aussi environnementale ? Plus largement, que fait-on du temps ? Cette question générale s’éclaire par son reflet dans la sous-question « que fais-je de mon dimanche » ?

Le jour du Seigneur, le temps avec le Seigneur, ne se perçoivent finalement qu’à la lumière de l’amour de Dieu. Je prends du temps pour lui, en réponse à son initiative (création et résurrection) que parce que je l’aime. Il n’est pas trivial de dire qu’on ne compte pas son temps pour qui on aime, car en sa présence le temps disparaît (on ne le remarque plus, ou alors il est concentré). Et ce temps passé avec le Seigneur aimé nous permet le recul indispensable face à cette autre étreinte que serait le tourbillon frénétique du temps. Le temps avec le Seigneur nous libère et libère l’autre de l’impact de notre propre fuite en avant. Bref, on ne perçoit le temps qu’à la lumière de l’amour, qui trouve sa pleine lumière dans l’amour de Dieu.

Ora et labora (« prie et travaille ») : les deux vont de pair. Notre monde a besoin de son poumon monastique.

+ Charles Morerod

Au risque de me répéter (d’aucuns me le diront alors que pour d’autres ce sera nouveau), je reste marqué par l’encyclique Spe salvi publiée le pape Benoît XVI en 2007 : « La condition droite des choses humaines, le bien-être moral du monde, ne peuvent jamais être garantis simplement par des structures, quelle que soit leur valeur. De telles structures sont non seulement importantes, mais nécessaires; néanmoins, elles ne peuvent pas et ne doivent pas mettre hors-jeu la liberté de l’homme. Même les structures les meilleures fonctionnent seulement si, dans une communauté, sont vivantes les convictions capables de motiver les hommes en vue d’une libre adhésion à l’ordonnancement communautaire. La liberté nécessite une conviction; une conviction n’existe pas en soi, mais elle doit toujours être de nouveau reconquise de manière communautaire » (§ 24).

Ce texte s’applique certes à des réalités différentes, par exemple à une réflexion sur la permanence de sociétés démocratiques, auxquelles nous tenons mais dont l’avenir n’est pas assuré si on n’y veille pas. Et certes le successeur de Pierre croyait à la promesse du Christ : « Tu es Pierre; et sur ce roc je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle » (Matthieu 16,18). Cette promesse ne nous dispense pas de ce qui nous concerne : proposer à la liberté des personnes que nous rencontrons hic et nunc la Bonne Nouvelle, qu’on ne peut accepter si on ne l’a pas reçue de manière compréhensible et « attrayante », avec la grâce de Dieu. Il n’y aucun « automatisme » naturel de la foi, on ne naît pas chrétien. A nous de jouer le rôle d’André avec son frère : « Il rencontre en premier lieu son frère Simon et lui dit: ‘Nous avons trouvé le Messie’ – ce qui veut dire Christ » (Jean 1,41).

+ Charles Morerod

Le changement d’année ne suscite pas en moi d’émotion, au moins depuis la fin de mon adolescence. Par contre l’évolution du temps, de la société et de l’Église me touche beaucoup. Ce que disait Vatican II il y a 55 ans n’a cessé de prendre du relief : « Le genre humain vit aujourd’hui un âge nouveau de son histoire, caractérisé par des changements profonds et rapides qui s’étendent peu à peu à l’ensemble du globe. Provoqués par l’homme, par son intelligence et son activité créatrice, ils rejaillissent sur l’homme lui-même, sur ses jugements, sur ses désirs, individuels et collectifs, sur ses manières de penser et d’agir, tant à l’égard des choses qu’à l’égard de ses semblables. À tel point que l’on peut déjà parler d’une véritable métamorphose sociale et culturelle dont les effets se répercutent jusque sur la vie religieuse » (Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et spes, § 4.2).

Le temps s’était déjà accéléré depuis le 19ème siècle, et le mouvement s’est amplifié. L’accélération que remarquait Vatican II a augmenté très sensiblement. Pour ce qui nous concerne, il me semble que la pandémie nous met maintenant dans une situation que je pensais voir venir dans 10 ou 20 ans : elle occasionne à la fois des découvertes ou redécouvertes religieuses et un relatif éloignement (plus ou moins relatif mais aussi accéléré).

Je ne pense pas être le seul à trouver que nous sommes parfois pris dans un carcan trop lourd, bien que nous ne l’identifiions pas tous de la même manière… Cela a produit en moi une impatience qui fait bouger le couvercle de la marmite, parfois maladroitement (ce dont je suis désolé), et beaucoup d’entre vous voyez depuis quelques mois les mouvements du couvercle. Cela sera largement communiqué dans les mois qui viennent. En fait ce que je pressentais fin 2014, au terme de mes « Orientations et pistes pastorales » ne me semble plus devoir être renvoyé aux calendes grecques : « A terme il faudra trouver le moyen de réduire les structures à ce qui est vraiment nécessaire, pour que davantage de temps soit consacré à la mission, dans laquelle nous trouvons notre joie ! » (Désolé de me citer, je déteste ça, mais dans le fond si je ne le fais pas, personne ne le fera) La lenteur vient en partie de la nécessité de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : les « structures » ont cela de bon qu’elles nous permettent de nous rencontrer pour un discernement commun, et pour la joie d’être ensemble. Il reste que la lenteur ne peut masquer indéfiniment une urgence.

Il y a au terme de ces « pistes pastorales » ce qui en donne l’orientation : la joie. Cette joie ne vient pas de nous, mais de la présence du Seigneur. En observant ce qui amène des personnes à découvrir l’Église, je vois un élément fondamental et constant : la joie de la présence du Seigneur. Nous parlons de lui, mais en sa présence. Sans cette perception, il serait normal de partir. Le tournant de l’année est bien centré sur la présence du Seigneur : l’octave qui étend la fête de la Nativité jusqu’à la fête de la Mère de Dieu (montrant la plus grande « collaboration » humaine au mystère de cette Présence).

En fait de cadeau de passage, nous pouvons dire avec Pierre : « Ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche ! » (Actes des Apôtres, 3,6). C’est donc mon vœu pour vous.

+ Charles Morerod

Noël revient chaque année. En reconnaît-on la nouveauté ? Certes c’est une fois pour toutes que Celui qui est assis sur le Trône a déclaré : « Voici que je fais toutes choses nouvelles » (Apocalypse 21,5). Mais comment cette nouveauté se renouvelle-t-elle pour nous ?

Il semble qu’un nouveau dogme ait été admis à propos de Jésus, évoqué sous forme de refrain : « Il ne juge personne », « Il nous accueille comme nous sommes ». Je vois bien pourquoi on peut le dire. Jésus rencontre toutes sortes de personnes, sans se préoccuper de ce qu’on pourra penser de ses rencontres. Les exemples ne manquent pas : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est: une pécheresse! » (Luc 7,39) ; « La femme samaritaine lui dit: “Comment! toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine?” » (Jean 4,9) ; « Quoi? Il mange avec les publicains et les pécheurs? » (Marc 2,16) ; « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre! » (Jean 8,7) … Toutefois, si on met de manière exclusive l’accent sur cet accueil de tous comme ils sont, cette exclusivité revient à cimenter le statu quo, et Noël deviendrait un gentil aplatissement. C’est d’ailleurs ainsi qu’on voit trop souvent cette fête.

Il y a d’autres aspects dans la vie et la parole de Jésus, et on les cite moins : « Génération mauvaise et adultère! elle réclame un signe, et de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas » (Matthieu 12,39) ; « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des sépulcres blanchis » (Matthieu 23,13) ; « Mais si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être englouti en pleine mer » (Matthieu 18,6) ; « Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir » (Jean 8,44) ; « Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître! » (Matthieu 26,24). Inutile de dire que je ne me sens pas très à l’aise par rapport à ces textes, et le moment présent me place particulièrement devant une grave déficience de ma part : « J’étais un étranger (…) malade et prisonnier et vous ne m’avez pas visité » (Matthieu 25,43). Sans ces appels urgents, François d’Assise et Damien de Veuster n’auraient pas à eu à changer de vie.

Nous nous apprêtons à fêter la venue de Celui qui fait toutes choses nouvelles, dans ses aspects d’accueil et d’invitation à la conversion. Comment allons-nous présenter cette nouveauté à propos de quelque chose que l’on croit déjà connaître ? Souvent, une réponse est mieux écoutée quand on a commencé par se poser la question à laquelle c’est une réponse. Je prends donc deux exemples.

Dans les années 1980, les listes officielles d’organisations terroristes ne contenaient aucune organisation religieuse. Depuis lors, les organisations religieuses en constituent la majorité, et la religion apparaît dans l’actualité comme un facteur de danger (ce qui concerne aussi les chrétiens). Or Noël est la fête de la naissance de Celui qui a dit : « Vous avez entendu qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien! moi je vous dis: Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs » (Matthieu 5,43-44). Voilà une bonne nouvelle !

Nous savons combien la distribution des biens est de plus en plus inégale, et combien la pandémie accentue cette dramatique évolution. Nous entendons en même temps une attente de la part de personnes parfois éloignées de l’Église, comme en écho à ce que disait Jésus : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; puis viens, suis-moi » (Matthieu 19,21) ; « lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles » (Luc 14,13) … Montrons l’impact actuel de cette Bonne Nouvelle !

Merci à vous, et déjà Joyeux Noël !

+ Charles Morerod

Je reste marqué par la première lecture de la messe du 29 octobre : « Priez donc afin que je trouve dans l’Évangile pleine assurance pour parler comme je le dois » (Éphésiens 6,20). Dans la période sombre où nous nous trouvons, l’attente vis-à-vis de l’Église est très perceptible : on attend de nous des raisons d’espérer et une aide matérielle qui est liée à cette espérance. Demandons au Seigneur de nous inspirer, et de nous apprendre comment nous écouter les uns les autres.

L’expérience du confinement de ce printemps peut nous aider, y compris afin de ne pas répéter à l’identique ce que l’on peut améliorer, d’autant que pour l’instant la marge de manœuvre est plus grande. Lorsque le Conseil d’État genevois avait décidé, avant les mesures fédérales, de limiter les rassemblements à 50 personnes, l’option prise (le 11 mars) avait été de supprimer les messes dans le canton de Genève. Il y avait à cela des raisons pratiques qui doivent encore être prises en considération : comment limiter à 50 personnes les participants aux messes de la Basilique Notre-Dame, de la Mission lusophone et de la Mission anglophone, par exemple ? Il reste que ces trois lieux peuvent rassembler environ 4’000 personnes par dimanche, et que les fermer en laissant ouvertes les églises à moindre affluence signifie remplir ces plus petites églises, selon le principe des vases communicants. Ce problème n’existe pas partout, et il est difficile de trouver une règle générale. Il reste que la fermeture prolongée de certaines églises et l’interdiction des messes publiques a généré une forte tristesse, et a entraîné des plaintes en chaîne, malgré l’invitation à la communion de désir, à la prière à domicile etc. Il nous faut maintenant profiter aussi des insatisfactions pour progresser dans le domaine de la liturgie et de l’aide « sociale ».

Quant aux liturgies, des pistes se présentent, à vérifier selon les possibilités locales. Je pense par exemple à des célébrations supplémentaires (quand les Unités Pastorales disposent d’assez de prêtres, aussi compte tenu de leur âge), à la transmission simultanée dans des salles où on va distribuer la communion (solution aussi envisagée pour les confirmations). Il faut aussi profiter des messes de semaine : on peut inviter les personnes qui en ont la possibilité à y aller et à prier à domicile le dimanche, pour laisser la place dans les messes dominicales aux personnes dont les horaires de travail ne permettent pas de participer à une messe en semaine. Il est aussi possible d’organiser des liturgies de distribution de la communion (avec une brève liturgie de la Parole) le dimanche, hors des messes, mais en limitant toujours le nombre à 50 personnes et en aérant l’église entre chaque célébration. Rien de ceci ne peut être généralisé, mais il est bon d’envisager ces possibilités dans un esprit de service.

A certains endroits l’Église a contribué très grandement à la distribution de nourriture (on m’excusera de ne pas citer les endroits que je connais, car cela entraînera une certaine amertume aux endroits qui ne sont pas mentionnés…). Merci de tout cela. Par endroit l’impression a prévalu que « la commune a fait beaucoup et on n’a rien entendu de la paroisse » (citation de courriers assez abondants, concernant aussi les liens comparés des enseignants et des catéchistes avec les élèves). On a vu beaucoup de croyants participer en raison de leur foi à des initiatives prises hors du cadre de l’Église : c’est évidemment excellent, parfois plus efficace en raison des possibilités pratiques locales, et il est bon de ne pas nous limiter à nos propres murs. Retenons ces leçons et continuons !

Quelle spécificité nous donne la foi dans une période nouvelle pour la plupart des Suisses contemporains ? Je songe à la combinaison de la pandémie avec d’autres inquiétudes (réchauffement climatique etc.). Tout d’abord notre espérance est en Dieu ! Ceci dit nous sommes aussi susceptibles de tomber malades et de transmettre des maladies, et nous le prenons d’autant plus en compte que le christianisme n’est pas un pur spiritualisme : Dieu a créé le monde matériel, nous a faits avec un corps, le Fils de Dieu a pris chair… La vraie et bonne soif du Pain de Vie ne nous permet pas de négliger que les « accidents » du gluten et de l’alcool continuent à avoir des effets après la transsubstantiation, et que les chorales d’église ont été des lieux particulièrement « favorables » à la contamination (jusqu’à la mort…). On m’a accusé directement de manquer de foi, et je peux bien faire un examen de conscience, mais quand on doit prendre des décisions on doit aussi éviter d’avoir des morts sur la conscience.

J’ai été beaucoup plus long que je ne le souhaiterais et je n’ai pas assez dit. Nous voyons le cadre général, et d’ailleurs la foire aux questions est sans cesse mise à jour sur le site de l’évêché, avec l’aide de la Cellule diocésaine Covid-19 que je remercie et qui dépend aussi de toutes nos questions. Au bout du compte, à nous de voir ce qui est possible là où nous sommes, selon un sain principe de subsidiarité dont vous aurez encore l’occasion de m’entendre parler.

+ Charles Morerod

Nous le savons, mais ne le faisons pas toujours assez savoir (peut-être par humilité mal comprise) : il y a beaucoup de belles choses dans la vie de l’Église. Nous pouvons nous plaindre que d’aucuns se plaisent à relever dans la vie de l’Église seulement ce qui va mal, mais gardons-nous nous-mêmes d’oublier que « l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison » (Matthieu 5,15).

Cette considération générale introduit un exemple : la contribution des chrétiens au souci écologique. Nous savons l’écho de l’encyclique Laudato Si’ dans l’Église : initiatives paroissiales (avec l’aide de l’Action de Carême et d’autres institutions), réflexions dans les monastères, amplification de la compréhension anthropologique à l’Institut Philanthropos … L’écho de cette encyclique est aussi considérable hors de nos cercles habituels, et j’en ai vu de très nombreux exemples, y compris récemment. Des personnes qui n’ont jamais rien attendu de l’Église ont été heureusement surprises.

Notre temps s’essouffle en manque d’espérance. On entend largement ces questions : quel avenir a notre planète, est-ce que nous avons encore le droit de faire des enfants … ? Or nous avons une espérance : ce n’est pas la même chose de voir le monde avec ou sans Dieu. Le plus grand ennemi de notre avenir, c’est un égoïsme visant à court terme un profit personnel plus grand, alors que dans nos pays on doit plutôt viser le contraire. Pour entamer un virage nécessaire, il faut que la décision vienne de l’intérieur de nous, de ce lieu de toute décision qui est aussi un lieu de rencontre avec Dieu. Le pape le résume : « Toute solution technique que les sciences prétendent apporter sera incapable de résoudre les graves problèmes du monde si l’humanité perd le cap, si l’on oublie les grandes motivations qui rendent possibles la cohabitation, le sacrifice, la bonté » (Laudato Si’, § 200). On nous attend, montrons que la Bonne Nouvelle illumine tous les champs de la vie !

+ Charles Morerod

Être aimé de Dieu et pouvoir répondre à son amour, c’est beau et c’est au cœur de notre vie chrétienne. Jérémie en fait l’expérience : « Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi » (Jérémie 20,7). Pourtant, cet amour n’est pas facile, comme l’illustrent, dans le même verset, les « jérémiades » du prophète malgré lui … : « À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi ».

L’amour de Dieu n’est pas une consolation facile, au service de notre bien-être (comme le seraient d’autres consolations). Il y aurait par ailleurs une grande ambiguïté à nous rassurer un peu hâtivement en nous disant que si nous sommes exposés à la raillerie, c’est que nous sommes des disciples du Christ (alors que parfois cette raillerie est justement due au fait que nous le sommes trop peu).

Le modèle de l’amour de Dieu n’est pas le type de consolation qui nous vient immédiatement à l’esprit, mais nous le voyons sur la croix, réalistement désignée comme unique espérance (O crux ave, spes unica). Quand nous nous regardons, nous avons tant de motifs d’inquiétude, voire de désespoir si le regard s’attarde et s’approfondit. Ne nous arrêtons pas à nous-mêmes. Nous ne sommes le motif de l’espérance ni pour nous-mêmes ni pour les autres ; notre cierge baptismal nous appelle à être le reflet de la lumière, non sa source.

« La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée » (Jean 1,5). Je ne peux faire autre chose que montrer du doigt le Seigneur qui est notre espérance commune, et mon espérance s’accompagne de ce centuple que vous êtes (cf. Marc 10,30).

+ Charles Morerod

Que les critiques qu’on nous adresse (de manière très compréhensible) nous servent de miroir pour un approfondissement de ce que nous sommes. Plusieurs paroles de Jésus aident à cerner la question :

  • Faites donc et observez tout ce qu’ils pourront vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes: car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. En tout ils agissent pour se faire remarquer des hommes. C’est ainsi qu’ils font bien larges leurs phylactères et bien longues leurs franges (Matthieu 23,3-5).
  • Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Marc 2,17).
  • Vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé (Matthieu 13,29).

Outre que nous n’avons pas la clarté du regard de Jésus pour discerner l’ivraie, nous n’annonçons pas un Évangile en prétendant le vivre parfaitement nous-mêmes : nous nous l’annonçons à nous-mêmes en désirant de tout notre cœur le vivre, avec l’aide de Dieu, mais nous ne le proclamons pas du haut d’une soi-disant perfection déjà acquise (ce qui serait une trahison de l’Évangile).

En fait dans quelle Église pourrions-nous être ? Georges Bernanos nous pose la question de notre adhésion à un groupe parfait : « Si l’Église offrait le spectacle de la perfection, de l’ordre, la Sainteté y serait le premier privilège du commandement, chaque grade dans la hiérarchie correspondant à un grade supérieur de sainteté, jusqu’au plus saint de tous, Notre Saint-Père le pape, bien entendu. Allons! vous voudriez d’une Église comme celle-ci? Vous vous y sentiriez à l’aise? Laissez-moi rire, loin de vous sentir à l’aise, vous resteriez sur le seuil de cette Congrégation de surhommes, tournant votre casquette entre les mains, comme un pauvre clochard à la porte du Ritz ou du Claridge » (Georges Bernanos, Les prédestinés, Seuil, Paris, 1983, p.13).

Nous ne proposons ni à nous-mêmes ni aux autres une religion de la perfection démontrable acquise grâce à un effort continu : cette aide apparente serait la recette du désespoir. Que Dieu nous garde de chuter, qu’il nous relève de nos chutes, et que cette double expérience fasse croître en nous la miséricorde ; que du pardon reçu surgisse le pardon offert. Les foules étonnantes venues aux célébrations de l’année de la miséricorde avaient montré où se trouve la soif.

+ Charles Morerod

Dans mon mot de juin pour cette même feuille diocésaine, j’ai suggéré que les paroisses récoltent de la nourriture pour la distribuer. Cette initiative m’a valu de vifs remerciements (le jour-même, d’une caissière du supermarché où je faisais mes courses), mais aussi des questions gênées des responsables des paroisses : « Comment faire ? ». Ces questions me sont aussi parvenues indirectement par des personnes qui organisent une distribution de nourriture (en l’occurrence à Fribourg, mais les lieux sont heureusement multiples) : cette distribution complexe demande une coordination. Distribuer à des centaines de personnes des sacs dont le contenu est unifié, conforme aux normes des services sanitaires cantonaux, si possible en disposant de locaux où la nourriture peut être rassemblée (éventuellement par récolte d’invendus) demande une infrastructure et une organisation au-delà des possibilités de la plupart de nos paroisses. J’y vois une belle possibilité pour les croyants et les paroisses de collaborer avec d’autres dans le souci de ce bien commun essentiel qu’est la nourriture. Nous pouvons y collaborer individuellement, par le soutien organisé de nos communautés, et par exemple en mettant des locaux à disposition.

Nous sortons d’une période de confinement et entrons dans une période habituellement consacrée aux vacances… Je vous souhaite un temps paisible (moins loin que prévu, pour beaucoup de nous).

+ Charles Morerod

Durant le temps pascal, nous aurons donc pu nous rassembler visiblement au moins pour la Pentecôte. C’est une joie et une consolation de l’Esprit Saint ! C’est aussi un grand travail qui arrive dans nos paroisses, et je remercie vivement toutes les personnes (notamment les sacristines et sacristains) qui se mettent de grand cœur à préparer les églises à des liturgies respectueuses du droit à vivre à la fois en son âme et en son corps, puisque notre religion de l’incarnation inclut ces deux dimensions. Je remercie aussi toutes les personnes et les paroisses qui ont pu, à court terme et non sans difficulté, participer à la récolte de nourriture ; ce signe est clairement perçu hors de nos murs : notre vie chrétienne personnelle et communautaire ne tient pas compte que de la soif spirituelle (là encore : nous sommes une religion de l’incarnation), mais aussi de la faim matérielle. Certes nous déléguons l’aide sociale à l’État et à des organisations spécialisées, mais si nous devions déléguer cet amour urgent du prochain à notre seul porte-monnaie, nous cacherions une face de l’Église, qui pour beaucoup est d’ailleurs la seule encore crédible.

Personne ne sait de quoi sera fait l’avenir : la période où nous sommes nous aura appris que certaines évidences étaient illusoires, et cela concerne toute la société. Nous nous sommes tous interrogés sur notre mode de vie autrefois « normal », et la manière de continuer. Personnellement je compte bien ne pas reprendre tout-à-fait comme avant, et j’espère que nous pourrons changer nos rythmes et nos habitudes. Il ne s’agit pas que d’une stratégie humaine : Dieu sait, demandons au Saint Esprit de nous guider.

Je me réjouis d’avoir de nouveau l’occasion de vous rencontrer !

+ Charles Morerod

A très juste titre, et fort heureusement, beaucoup demandent de recevoir l’eucharistie, et disent que parler de communion de désir ne suffit pas. C’est une heureuse question : si ce désir ne s’exprimait pas, il n’y aurait pas vraiment désir, donc pas non plus communion de désir. J’espère bien sûr que nous pourrons aussi vite que possible reprendre de vraies liturgies, en respectant des mesures de sécurité qui risquent de durer très longtemps. Mais ces décisions ne relèvent pas d’abord de nous. Notre devoir citoyen illustre la relation entre nature et grâce, ou entre foi et raison. Avoir la foi ne dispense pas d’observer les règles sanitaires ; comme disait Jacques Maritain, il faut « distinguer pour unir ».

Pendant ce temps notre vie chrétienne ne cesse pas et peut montrer sa réalité sur bien des plans, outre la prière personnelle et familiale. Bien que la Suisse soit moins touchée que certains de ses voisins (notamment l’Italie et la France), l’absence de revenus nécessaires plonge des gens dans la misère, voire la faim, et cela risque fort d’augmenter rapidement. Les systèmes d’aide sociale ne peuvent pas prévoir tous les cas, et même l’État compte sur nous pour trouver et aider ces marges. A nous d’être proches de ces personnes. Et ce n’est bien sûr pas seulement des personnes qui ont faim que nous devons être proches, mais aussi des personnes seules ou pas assez seules (confinées en famille). On me demande si les prêtres travaillent encore, maintenant qu’il n’y a plus de messes. Certes le prêtre ne fait pas que célébrer des messes et il n’y a pas que des prêtres qui travaillent dans l’Église, mais il reste que nous pouvons profiter de l’occasion pour développer de nouveaux moyens de contact, comme je sais que beaucoup le font : par exemple appeler des fidèles et les inviter à prendre l’initiative de nous contacter. Là où on a eu la bonne idée de les maintenir, les feuilles dominicales sont très appréciées. Vous pouvez aussi partager des intentions de prière, comme nous le faisons maintenant sur le site du diocèse.

+ Charles Morerod

Nous ne nous attendions pas à vivre une situation comme celle que nous connaissons actuellement, avec ses drames et ses héroïsmes. Les drames sont d’abord les formes aiguës de la maladie, et les décès (avec des enterrements sans la présence des amis), mais aussi le renvoi d’autres soins, les soucis de fermetures d’entreprises et de perte de travail, des tensions familiales… Des catégories professionnelles prennent des risques considérables pour le bien commun : évidemment le personnel soignant, mais aussi les caissières, les chauffeurs de bus, les policiers, les ouvriers de toute sorte, les nombreux services de nettoyage, etc.

Les personnes qui souffrent le plus de cette situation sont les malades ou les personnes âgées, qui ne peuvent plus recevoir de visite (de leur famille, mais aussi des aumôniers…). Or s’il y a un désir humain et chrétien fondamental, vis-à-vis des personnes qui souffrent, c’est précisément d’être avec. Le christianisme est une religion communautaire et nous ne pouvons plus nous rassembler (ce qui est juste, puisque tout rassemblement favorise la diffusion d’une maladie parfois mortelle, mais douloureux). Nous ne pouvons même pas fêter Pâques ensemble.

Que cette situation qui ne dépend pas de nous nous permette de prendre et/ou de garder des habitudes, à commencer par celle de lire la Parole de Dieu. Quand on ne peut assister à la messe directement, on peut méditer (aussi en famille) les lectures de la messe du jour, par exemple. Et bien sûr lire d’autres lectures, prier le chapelet, la liturgie des heures etc. Je reçois de belles nouvelles de ce genre, ces jours. Nous pouvons aussi prendre conscience du fait qu’un nombre considérable de croyants, notamment âgés, participent « à distance » à nos communautés, de manière habituelle : ne pouvant plus sortir, ils regardent des messes télévisées, prient chez eux, et sont ainsi des piliers cachés de nos communautés. Maintenant nous le devenons tous un peu… Demandons-nous, durant cette période de durée imprévisible, comment nous reprendrons ensuite la vie de nos communautés, gardant l’expérience de la foi enracinée dans une certaine solitude et profitant des réflexions que nous aurons eu un peu plus de temps pour nous faire.

Même lorsque nous n’avons plus la joie et le réconfort de la prière au même endroit, notamment des liturgies pascales, nous ne sommes ni seuls ni éloignés : le Saint Esprit est répandu dans nos cœurs, nous unit et nous inspire. Quand on est proche de Dieu, on est proches les uns des autres. Si l’on croit que la vie est un don de Dieu, chaque instant a un sens que Dieu connaît : demandons-lui de nous aider à le vivre dans la foi et la prière, et ce sera un temps béni. Et nous pouvons rester en contact, par exemple téléphoner ou envoyer des messages à des paroissiens confinés…

La communion de désir est une réalité de grâce, et nous pouvons la vivre le Jeudi-Saint en nous inspirant des communautés de chrétiens japonais qui ont attendu l’eucharistie pendant deux siècles et demi. Le Vendredi-Saint nous voyons à quel point Dieu est avec nous (Emmanuel) ; nous avons des croix chez nous : nous pouvons les vénérer ! Tout en implorant la sortie de notre désert, nous pourrons recevoir la joie de la résurrection : Christ est vraiment ressuscité, et cela change toute la perspective de notre vie. Je peux donc vraiment vous dire : Joyeuses Pâques !

+ Charles Morerod

Être fidèle à son engagement

Récemment quelqu’un m’a dit que pour accepter le célibat sacerdotal il faut être ou homosexuel ou un utopiste qui déchantera. Eh bien je me suis demandé où je devais me situer moi-même dans ce binôme, et je n’y entre pas. En fait je formulerais la question autrement (et elle est indépendante de l’orientation sexuelle) : nous pouvons vivre nos engagements dans la mesure où nous sommes portés par l’enthousiasme de notre foi, de notre amour de Dieu, de notre joie à transmettre l’Évangile. Le temps qui passe, avec la triste observation de l’indifférence qui entoure notre proclamation, peut fatiguer cet enthousiasme : soit il s’approfondit, soit il s’érode, parfois au point de disparaître. Il me semble que si l’atténuation de l’enthousiasme s’accompagne d’une double vie, on peut et doit essayer de retrouver la flamme initiale (appelée à augmenter), en se faisant aider, et que sinon on finit par partir (si on le peut). Un tel départ peut aussi être l’occasion d’un nouveau départ dans la foi, comme nous avons tous pu le voir parfois, car Dieu ne nous abandonne pas. Il peut être salutaire, par amour de la vérité.

Jamais je n’ai eu le moindre goût pour une quelconque chasse aux sorcières, ni pour une curiosité sur la vie personnelle d’autrui. Je pense souvent à la remarque de John Henry Newman, canonisé en même temps que Marguerite Bays, lorsqu’il a refusé que des étudiants anglicans l’accompagnent à Littlemore (où il se retirait pour méditer sur son éventuel passage à l’Église catholique) : « Mon grand principe a toujours été ‘Vivre et laisser vivre’ » (« My great principle ever was, Live and let live », Apologia pro vita sua, Part 4. History of My Religious Opinions). De ce point de vue je fais confiance à chacun pour voir comment vivre ou retrouver la fidélité à ses engagements (avec de l’aide), sans d’ailleurs sous-estimer la valeur du ministère d’un prêtre en difficulté, ni l’opportunité de croître en humilité (qui se croit parfait peut être écrasant). Il reste que l’évangélisation, telle qu’entreprise par les prêtres, est directement liée à un don de soi par amour de Dieu et de son prochain : je ne suis pas le seul de nous à pouvoir dire que je ne regrette nullement ce don, et que je ne peux le vivre qu’en comptant sur l’aide de Dieu.

Et si beaucoup d’entre vous avez été choqués ou au moins frappés de voir que j’avais affirmé passer de la confiance à la méfiance (en fait, « méfiance, ou prudence »), sachez que je tiens à vous faire confiance !

Soutenons-nous mutuellement, par la prière et le dialogue confiant. Je suis d’ailleurs à votre disposition.

+ Charles Morerod

L’Évangile proclamé dimanche dernier m’a frappé à la manière de l’Évangile : on connaît déjà mais ne connaissait pas vraiment (et ce sera encore vrai à la prochaine lecture). Jésus dit : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Matthieu 4,17). La suite immédiate de cet appel, c’est que Pierre, André, Jacques et Jean abandonnent tout et suivent Jésus.

Voilà donc comment on devient disciple. On commence par voir Jésus et la proximité du Royaume de Dieu : à nous de demander de discerner la présence du Royaume, car il est discret. Ensuite personne n’est né chrétien (même en naissant dans une famille chrétienne et en étant baptisé enfant) : on ne l’est qu’en se tournant constamment vers le Christ, ce qui implique entre autres de ne pas nous prendre nous-mêmes pour le centre (suivant le centre choisi, on aura des types de « royaumes » très différents, des sociétés où la place des marginaux sera radicalement différente). Prendre le Christ pour le centre, c’est tout voir (mon prochain, mais aussi moi-même) à la lumière du Christ qui donne sa vie pour nous.

Vivons cet Évangile comme un appel à reconnaître, avec l’aide de l’Esprit Saint, les beaux signes de la présence du Royaume de Dieu, et sur cette base à désirer toujours davantage notre propre conversion. Je crois que si nous voyons beaucoup de choses tristes dans ce monde, nous voyons surtout de grands signes d’espérance (discernés aussi à travers les motifs de tristesse) et de joie.

+ Charles Morerod

Le Fils de Dieu s’est fait homme. Le temps de Noël est l’occasion de nous demander ce que cela change, aussi personnellement : quelle différence pour moi ? Je dois dire que cette question m’a assailli lorsque je me suis trouvé face à des prisonniers, pour des messes de Noël : on voit qu’ils attendent beaucoup, est-ce que je vais simplement leur offrir une pause avant qu’ils reprennent la même vie pénitentiaire ? Eh bien parfois le Saint Esprit vient à notre aide, et je ne leur ai pas dit ce que j’avais prévu. Je me suis rappelé de l’éloge d’un prêtre par les passagers d’un train menant au lieu de son enterrement : « Quand on le voyait, on voyait Jésus ! » Bel éloge funèbre, mais aussi profonde vérité sur la raison pour laquelle le Fils de Dieu s’est fait homme : c’était pour que nous puissions recevoir la vie de Dieu, qui nous est donnée à notre baptême ; et à chaque eucharistie nous devenons ce que nous recevons. Nous devenons le Corps du Christ, et c’est une réalité communautaire et personnelle à la fois. Jésus peut dire à Saul « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu » (Actes des Apôtres 9,4) et nous dira « dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25,40) et « dans la mesure où vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait » (Matthieu 25,45). C’est notre vocation : que quand on nous voit, on voie le Christ.

Voilà une perspective à offrir à des prisonniers : il ne s’agit pas seulement de « compenser un peu », en espérant une réinsertion incertaine. C’est parfois parce qu’un but est trop limité – à notre mesure – qu’on ne l’atteint pas. Le chrétien est appelé à être alter Christus (un autre Christ), et cela n’est impossible ni au prisonnier ni à nous, car ce n’est impossible qu’à notre mesure, si nous rappelons de l’incarnation elle-même et de la taille du chameau : « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu » (Luc 18,27).

Ne réduisons pas Noël. Ne réduisons pas notre espérance et l’espérance que nous offrons. Le Fils de Dieu ne s’est pas fait homme pour saupoudrer de pauses religieuses une vie qui reste la même que s’il n’était pas venu. Il est venu pour nous donner sa vie. Acceptons de la recevoir et de la vivre.

+ Charles Morerod

Notre monde est marqué de bien des inquiétudes, que je partage d’ailleurs. Cette inquiétude est mêlée d’espoirs variés (par exemple : que de nouvelles découvertes scientifiques permettent de répondre aux nouvelles questions). Dans cette situation l’espérance chrétienne ne justifie pas une résignation, mais apporte la lumière, « grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut » (Luc 1,78).

Le Temps de l’Avent est un temps d’une espérance qui s’appuie sur la réalisation de promesses anciennes, qui nous sont déroulées chaque dimanche de l’Avent. Méditons sur le passage de l’attente initialement exprimée dans ces textes, et le sens qu’ils prennent à la lumière du Christ (ces textes reviennent dans l’Évangile et dans notre liturgie) :

1er dimanche : « Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la Maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : ‘Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la Maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers.’ Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur » (Isaïe 2,2-3).

2ème dimanche : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur » (Isaïe 11,1-2)

3ème dimanche : « Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride » (Isaïe 35,5-6).

4ème dimanche : « « Écoutez, maison de David ! Il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes : il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu ! C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire : Dieu-avec-nous) » (Isaïe 7,13-14).

Certes tout n’est pas pleinement réalisé. Nous n’en sommes pas encore tout à fait au stade où « le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble » (Isaïe 11,6). L’Avent précède certes Noël, mais aussi le Vendredi Saint ; nous ne sommes pas encore à Pâques. Mais l’accomplissement déjà réalisé des promesses anciennes soutient notre foi dans la réalisation encore à venir. Notre espérance chrétienne est un don que nous recevons pour le transmettre à un monde inquiet.

+ Charles Morerod

Il y a des célébrations que l’on confond, et que l’on s’est un peu résigné à confondre. C’est typiquement le cas de la Toussaint et de Célébration des défunts. On espère d’ailleurs que beaucoup de ces défunts soient fêtés aussi à la Toussaint. Ceci dit, dans l’ensemble de nos activités il me semble que le ministère des funérailles est peut-être celui qui nous vaut le plus de remerciements. Nous avons probablement tous pu l’expérimenter : des personnes qui ont très peu de contact avec l’Église citent très volontiers et avec grande émotion l’accompagnement qu’elles ont pu trouver auprès de l’Église, l’empathie et le témoignage de foi dans des rencontres imprévues mais nécessaires. Il est tellement précieux de ne pas être laissé seul dans la détresse, et la résurrection est au cœur de notre foi. Dans mes contacts variés je reçois souvent des remerciements à ce propos, et j’ai envie de les transmettre et reprendre : merci du temps donné aux personnes en deuil !

+ Charles Morerod

Nous entrons dans un mois missionnaire extraordinaire, décidé par le pape. Nous le commençons avec la fête de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, cette patronne des Missions entrée au Carmel à 16 ans et morte à 24 ans : sa mission a été le don de soi en réponse au don de Dieu, dans sa vie quotidienne au Carmel. J’ai tendance à voir dans la mission de la « petite Thérèse » l’illustration de l’impact de ce que disait la « grande Thérèse » : « Quien a Dios tiene, nada le falta, solo Dios basta » (à qui a Dieu rien ne manque, Dieu seul suffit). La première condition de la mission, c’est d’être avec Dieu, même loin de tous les regards.

Nous sommes en mission dans un monde éclaté, submergé par une abondance de biens et d’idées. Je médite en voyant la diversité (je ne dis pas « dispersion ») des questions qu’on nous pose. Je pense par exemple à l’extrême diversité des questions posées par des confirmands (il faut répondre à toutes, mais certains s’intéressent peu à celles des autres, leurs mondes intérieurs sont différents).

Dans ce monde éclaté, notre mission offre un centre, et les questions variées que nous recevons de bien des manières illustrent la recherche de Dieu, ou la question de « Dieu et moi » / « Dieu et nous ». En d’autres termes : on cherche une boussole spirituelle, l’Église a-t-elle quelque chose à dire à ce propos, ou doit-on évidemment chercher ailleurs ? A cet égard, il est troublant que beaucoup de jeunes en recherche de spiritualité n’imaginent même pas que l’Église catholique puisse avoir quelque chose à dire à ce propos. Or la mission implique justement que nous voyions et permettions de voir avec le regard de Dieu : « la foi en Jésus Christ nous donne la juste dimension de toute chose, en nous faisant voir le monde avec les yeux et le cœur de Dieu ; l’espérance nous ouvre aux horizons éternels de la vie divine à laquelle nous participons vraiment ; la charité dont nous avons l’avant-goût dans les sacrements et dans l’amour fraternel nous pousse jusqu’aux confins de la terre ».1

Je trouve un exemple de la mission initiale dans la rencontre de Simon avec Jésus : « André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux qui avaient entendu les paroles de Jean et suivi Jésus. Il rencontre en premier lieu son frère Simon et lui dit : ‘Nous avons trouvé le Messie’ – ce qui veut dire Christ. Il l’amena à Jésus. Jésus le regarda et dit : ‘Tu es Simon, le fils de Jean ; tu t’appelleras Céphas’ – ce qui veut dire Pierre » (Jean 1,40-42). Simon a été amené à Jésus et cette rencontre l’a changé. Je me souviens aussi de la réponse d’une étudiante à qui je demandais (dans un restaurant de Genève) pourquoi elle voulait être baptisée : « A cause de mes amis je vais à l’église. Je lis l’Évangile. Je vois Jésus, je l’aime, je veux être avec lui ».

Parmi les amis qui peuvent nous conduire au Christ, demandons l’aide de Marguerite Bays : c’est aussi son rôle, chez elle.

+ Charles Morerod

1 Message du Pape pour la Journée Mondiale des Missions 2019

Puisque le mois de septembre va se terminer peu après la fête des saints archanges Michel, Gabriel et Raphaël, nous pouvons méditer un peu sur le rôle de ces acteurs discrets de nombre d’événements bibliques (notamment Gabriel à l’Annonciation). Ce que nous pouvons dire assez clairement dans la foi, c’est qu’ils peuvent agir intelligemment dans le plan de Dieu, notamment comme « messagers » (puisque c’est le sens de leur nom général). Et que Michel nous défend et Raphaël soigne. Mais cela est aussi l’occasion de penser à la différence entre les anges et nous, car la confusion inclut un risque : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête » (Pascal, Pensées VI : Les philosophes, Lafuma 358). Prétendre être purement spirituel expose à une rapide déconvenue. Il y a beaucoup de matériel dans notre religion, et ses rites sont souvent perçus comme trop peu spirituels. Mais que dire alors de l’incarnation et de la résurrection de la chair ? Dans sa relation avec nous, Dieu sait que nous ne sommes pas des anges et il tient compte de notre dimension matérielle et du rôle de nos sens ; ce n’est pas insuffisance de sa part, mais signe de son amour prévenant qui prend en considération nos insuffisances.

+ Charles Morerod